Molécules – François Bégaudeau

Je choisis les livres que je lis en général à la médiathèque municipale, j’ai donc parfois le temps de les réserver, ou de scruter longuement les rayons en quête de la perle noire qui me fera passer des nuits blanches.Mais parfois, il m’arrive de passer en coup de vent à la bibliothèque car je n’ai pas le temps mais il me faut un livre et vite… Donc, j’attrape le premier venu ou presque sous prétexte que :

  • je connais l’auteur;
  • la couverture ou le titre est racoleur;
  • ou je prends tout de même trente seconde pour survoler la quatrième de couverture…

Et celle-ci m’a happée : pas de résumé, ni de présentation succincte de l’histoire mais uniquement un extrait dont le style déjà intrigue…

« Le photographe s’accroupit pour cadrer serré Jeanne Deligny. Les trois premiers clichés le laissent insatisfait. L’angle optimal se cherche encore. Pourtant les visages c’est ce qu’il préfère shooter. Il n’a pas déjeuné, c’est sa faim qui le déconcentre. Il s’écarte pour que le capitaine Brun examine de près la plaie béante au cou et les joues lacérées. A première vue, trois fois une joue, deux fois l’autre. A confirmer. Un sillon monte jusqu’à la tempe, un second balafre le front. Sans cela elle serait jolie. L’était il y a une heure. L’est encore malgré les yeux exorbités de qui s’est vu mourir. » 

Le shooting photo d’un cadavre donc par un technicien en identification criminelle, aux considérations aussi réalistes que loufoques… Pourquoi avoir choisi de chroniquer Molécules, qui, bien qu’étant un roman policier (atypique) est un livre pas si noir mais plutôt drôle ? Parce qu’il m’a plu tout simplement… Je l’avais bien dit :j ‘aime sortir des sentiers battus et aussi de ma zone de confort… car le style de ce roman « ne coule pas de source » et j’avoue que les torsions que l’auteur impose aux mots m’a séduit…

 Que l’on adhère ou pas au style (tout jusque dans la ponctuation est déroutant), le premier chapitre interpelle: une immersion dans un centre psychiatrique qui se révèle drôle et jubilatoire. L’une des infirmières, Jeanne Deligny, mére de famille et femme sans histoire, n’est autre que la future victime, égorgée devant la cage d’ascenseur de son immeuble… Les personnages sont tour à tour décortiqués, y compris les secondaires. La fille de la victime, pour laquelle on ne peut s’empêcher d’éprouver une profonde empathie, est particulièrement bien étudiée: sa « vie est bancale, c’est le premier bilan qu’elle en tire après quinze fois douze mois à circuler dedans« . Jubilatoire je vous dis…

L’enquête sera menée par « la » capitaine Brun et le brigadier Calot sur fond de discussions pop-rock. La relation est cocasse et révèle quelques pépites d’humour. Les tergiversations concernant les témoins, mobiles et suspects éventuels vont bon train alors que l’enquête tourne en rond… Lorsque soudainement un homme passe aux aveux : « l’implacable positivité des faits a sonné la fin de l’orgie spéculative ». Mais pour le capitaine Brun, la résolution de l’énigme qui est trop facile, est décevante: le coupable est « une erreur de casting ». Elle en veut le capitaine, du sordide et du gore ! Leur homme, Gilles Bourrel, ancienne connaissance de la victime, entreprend donc de raconter la brève et tragique histoire qui le lie à Jeanne Deligny: le lecteur la trouvera tant hilarante que pathétique, absurde à l’image du procès qui s’ensuivra… Un procès au cours duquel se succèdent à la barre psychologue, expert médico-psychologique, amis et collègues du présumé coupable…

Le final inattendu viendra clore un récit qui oscille donc entre roman policier et comédie ( de temps en temps, ce n’est pas pour me déplaire)… Alors « on se tait, on boit le génie… »