Les femmes n’ont pas d’histoire – Amy Jo Burns – Editions Sonatine, 18 Février 2021.

Coup de cœur pour ce récit qui m’a totalement transportée grâce à une écriture divine et des personnages mémorables, dans une quête féministe sombre et émouvante. Partons dans les Appalaches, région d’Amérique désertée suite au déclin industriel. Au cœur de ces terres désolées, les hommes guidés par l’alcool, la drogue et la religion, font la loi, condamnant les femmes au silence et à une vie recluse et soumise. Dans ce pays où les légendes se transmettent oralement, Wren, la narratrice, nous conte son histoire et celle de sa mère Ruby.

Le père de Wren, Briard, rebaptisé Oeil-Blanc après avoir été frappé par la foudre, est prêcheur et manipulateur de serpent. Il a choisi de vivre dans les montagnes, loin de la petite ville de Trap, dans une cabane de fortune. Il y a entrainé Ruby, son épouse, et « surprotège » jalousement sa fille adolescente, Wren, en lui interdisant tout accès à la culture et aux activités de son âge. Ruby ne semble vivre que pour son amie de toujours, Ivy, mariée et mère de quatre enfants, qui par amour et par solidarité pour Ruby, a choisi de vivre auprès d’elle dans un mobil-home loin de tout. Leur vie s’étire des années durant et semble suivre un destin tout tracé. Jusqu’au jour où Ivy se brûle gravement, le père de Wren connu dans la région pour accomplir des miracles la guérit de ses brûlures, mais elle tombe grièvement malade, ce qui va entraîner une succession d’évènements et remettre en cause le destin de Wren.

Le destin de ces deux familles vivant en communauté est éprouvant et sombre, chacun a ses secrets et ses convictions, joue un rôle dans la vie de son prochain. J’ai eu l’impression d’être plongée dans une époque autre que la notre, tant les deux familles vivent dans le dénuement le plus total, et pourtant au détour du récit on parvient à comprendre que l’histoire se déroule en 2015 : je suis sceptique, interloquée, est-ce possible de « préserver » ainsi sa famille du monde actuel dans un pays développé? Etrangement, plutôt que de sembler irréaliste, c’est ce qui va justement séduire le lecteur car l’ambiance liée à l’isolement est très particulière, quasi hypnotique : la nature omniprésente, les relations entre les personnages réduites au strict minimum, le silence exacerbé puisqu’il n’y a pas de distraction possible, de ce fait le récit conté par Wren gagne en valeur. De ces vies enchevêtrées, imbriquées les unes dans les autres par des secrets, des non-dits jusqu’à se consumer, naît un récit très riche où sont évoqués plusieurs sujets : la religion, la violence, l’émancipation des femmes, la vengeance… Il y est aussi et surtout question d’amitiés fortes, incroyables et destructrices qui couvrent deux générations. Se déroulent une succession d’évènements, qui en remontant le fil du temps vont venir boucler une intrigue que l’on pressent dès le départ et dont on prendra pleinement conscience dans les toutes dernières pages.

Je remercie vivement la plateforme NetGalley et les Editions Sonatine de m’avoir confié cet excellent roman. Je n’ai qu’un seul regret : l’avoir déjà terminé!