Buveurs de vent – Franck Bouysse – Albin Michel, Août 2020

Depuis ma lecture de Né d’aucune femme, l’écriture poétique de Franck Bouysse m’attire comme un aimant, tout comme les couvertures de ses romans, souvent magnifiques et éloquentes. Buveurs de vent ne déroge pas à la règle, la photographie de couverture me séduit et me donne envie de savoir ce que cachent ce torrent et cette mystérieuse vallée du Gour Noir. L’auteur nous transporte au cœur du Massif Central, entre Corrèze et Cantal, où un barrage électrique a été construit dans les années 1940. Le récit n’est pas daté, on comprend qu’il s’agit d’une période indéfinie située après la seconde guerre mondiale.

Quatre frères et sœurs, adolescents, vivent dans cette vallée coupée du monde. Mabel, une jeune fille libre et sensuelle, Marc un féru de littérature, Matthieu, l’amoureux de la nature et Luc le cadet que l’on croit simplet car déscolarisé et qui s’imagine héros de Stevenson. Comme leurs parents et grands-parents avant eux, ils suivent un destin tout tracé : travailler pour le propriétaire de la centrale électrique dont dépend la ville entière. Celui-ci est un tyran nommé Joyce qui possède également le barrage et les carrières environnantes ainsi qu’une armée d’espions et les forces de l’ordre (un « shérif » nommé Lynch) à sa botte.

On s’attache dès le départ à ces quatre jeunes qui semblent ne pas avoir d’autre choix que de vivre dans la soumission face à l’hégémonie de cet homme qui vient de nulle part et s’auto-proclame souverain. Mais un vent contraire semble souffler dans leurs veines, à commencer par l’indomptable Mabel aussi sulfureuse que rebelle, coincée entre une mère bigote et un père asservi… De leur fratrie unie naitra une soif de liberté, un désir de vaincre et de briser les chaînes, jusqu’à commettre l’irréparable…

 « Ils inspiraient fort et buvaient le vent qui montait de la vallée, le recrachant en relents de tempête sous leurs crânes d’enfants »

L’écriture de Franck Bouysse est hypnotique, envoûtante. Etonnamment, là où je m’attendais à un récit réaliste, lié probablement à cette « étiquette » de roman noir rural, j’ai découvert un style plutôt surréaliste, très proche du conte, étrange parfois notamment dans la présentation de cet homme, Joyce, et de son « armée ». On peut certainement penser à un « western » contemporain, mais j’ai durant toute ma lecture eu en tête l’univers de Tim Burton devant ce personnage de Joyce, et ce dû aussi au fait de mon incapacité à situer temporellement le récit. Le résultat est inattendu, séduisant et bouleversant. Nous sommes dans le roman noir assurément, rural également, mais le tout porté par une imagination fertile et une poésie rare et émouvante.

Voilà un roman que je n’oublierai pas même si je n’ai pas ressenti le coup de coeur de Né d’aucune femme, mais ma fascination pour l’écriture de Franck Bouysse ne faiblit pas, bien au contraire!