Chanson douce – Leïla Slimani – Editions Gallimard, Mai 2018.

Le premier chapitre ouvre sur une phrase terrible : « le bébé est mort ». Dans un appartement cossu du Xème arrondissement de Paris, transformé en scène de crime, l’inimaginable vient de se produire. Véritable scène d’horreur, une mère découvre son bébé décédé, ainsi que sa petite fille de six ans, martyrisée qui décédera dans l’ambulance, et la nounou agonisante après avoir tenté de mettre fin à ses jours. Le lecteur constate d’emblée le parti pris de l’auteure de débuter son roman par la fin tragique. Dès lors, dans les chapitres suivants, le récit s’attache à disséquer les évènements qui ont progressivement tissé cette toile fatale. Prix Goncourt 2016, Leïla Slimani a marqué les esprits par ce roman, encensé par la critique et par les lecteurs; c’est avec beaucoup d’intérêt et de recul, loin du tapage médiatique de l’époque, que j’ai découvert ce livre.

Paul et Myriam Massé forment un couple de bourgeois parisien : lui est producteur de musique, elle est avocate, mais a mis à regret sa carrière professionnelle entre parenthèse pour s’occuper de ses enfants. Lorsque se présente une opportunité de carrière dans le cabinet juridique tenu par un ami, Myriam ne peut résister, dévorée par l’ambition professionnelle et persuadée que ses enfants sont une entrave à sa réussite. S’enchaînent alors les entretiens pour trouver une nourrice, mais ils leur faut trouver la perle rare. Louise, plébiscitée par la petite Mila, s’impose comme une évidence. Veuve, une fille de vingt ans, de bonnes références, beaucoup d’assurance, docile et discrète, Louise apparaît comme la candidate idéale. Les Massé et leur entourage ne tarissent pas d’éloge à son sujet : scrupuleuse, excellente cuisinière, elle transforme l’appartement négligé de la famille en logis resplendissant, parfait pour accueillir les amis et retrouver une vie sociale. Louise se rend vite indispensable à l’équilibre de la famille: invisible et bienveillante, elle est idéale. Bien trop, car de notre point de vue de lecteur, nous découvrons rapidement le comportement étrange de la nounou, parfois cruelle, perverse, « dérangée » assurément. L’auteure évoque, suppose les raisons de ce désordre psychologique, lié d’une part à l’enfance, mais également de sa relation avec ses employeurs. Cette relation n’est pas saine, les protagonistes entrent rapidement dans un engrenage de non-dits. D’une part les Massé sont bien pensants, ils ne veulent pas vexer Louise en la réprimandant ou en lui faisant des remarques désobligeantes, mais ils s’accordent toutefois à penser que sans elle, ils coulent, donc ils usent et abusent de son dévouement. Une nounou est payée pour garder les enfants, Louise fera également au besoin des heures supplémentaires, la nuit parfois, elle cuisine, fait le ménage, la couture et les courses. D’autre part Louise qui souffre de solitude depuis son enfance, a besoin d’être utile, essentielle à cette famille, dont elle va jusqu’à revendiquer l’appartenance, à s’accaparer leur bonheur. L’emprise est telle que l’on n’imagine pas d’issue. Car c’est ce lien qui les unie: la dépendance les uns envers les autres, les Massé vont jusqu’à emmener la nounou en vacances avec eux.

Le lecteur, impuissant, mesure à quel point leur relation devient dangereuse et faussement sereine. Hormis le premier chapitre qui interpelle par sa violence, le sujet est traité avec beaucoup de sobriété, le style de Leïla Slimani est froid mais très travaillé, habilement dosé pour parfaire son analyse, son autopsie d’un drame (oui, ce roman me rappelle ma lecture toute récente de Sarah Vaughan). Les choses sont suggérées, parfois juste effleurées, pour que l’idée s’immisce dans notre esprit. Cela a d’autant plus d’impact que les choses ne sont pas dites ouvertement : l’auteure propose avec beaucoup de justesse une réflexion sur notre société et ses travers. Les préjugés sociaux sont mis à mal, ainsi que les rapports de domination et d’argent. Mon seul bémol va aux derniers chapitres de ce roman où la tension retombe, finalement sans plus d’explication, mais difficile de rebondir lorsque l’on commence par la fin. Je suis curieuse de découvrir le film qui a été inspiré de ce roman, je ne regrette pas cette lecture et suis de nouveau étonnée de lire si facilement un Prix Goncourt!