Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre – Livre de Poche – Mars 2020.

Je termine ma lecture du roman le plus célèbre de Pierre Lemaitre, et pour cause il a remporté entre autres le Goncourt 2013, et a ensuite été brillamment adapté au cinéma par Albert Dupontel. J’ai adoré le film, et je peux maintenant dire qu’il en est de même pour le livre !

Novembre 1918, la grande guerre se termine. Sur le champ de bataille, deux soldats se rencontrent dans des circonstances tumultueuses : Albert Maillard, jeune comptable, est en fâcheuse posture, enseveli dans un trou d’obus. Edouard Péricourt, fils de la haute bourgeoisie, lui sauve la vie au péril de la sienne, il reçoit un éclat d’obus sur le visage et devient alors une « gueule cassée », défiguré, handicapé, muet de surcroit, et surtout ignoré de la société d’après-guerre, car « la France, qui glorifie ses morts, est impuissante à aider les survivants ». De cette dernière épreuve nait une amitié inconditionnelle entre les deux hommes. Edouard Péricourt est un esthète insoumis, un dessinateur de talent, qui ne manque pas d’humour. Ironique et insolent, il dessine depuis l’enfance de nombreuses fresques inspirées et scandaleuses. Tout à son art, il a une idée de génie : vendre sur catalogue aux municipalités des monuments aux morts fictifs.

Il fallait tout le talent et l’audace de Pierre Lemaitre pour aborder avec autant de cynisme le sujet de la première guerre mondiale et de ses 18 millions de morts, ainsi que la gestion de l’après-guerre par le gouvernement français. On démarre par un scandale sur le champ de bataille, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle, férocement déterminé à redorer le blason familial et à regagner coûte que coûte les rangs de l’aristocratie lance une dernière attaque en faisant croire que les allemands ont tué deux de ses éclaireurs, alors que c’est lui qui leur a tiré une balle dans le dos. Pradelle, se voyant démasqué par Albert qui est témoin de sa couardise, le pousse dans un trou d’obus. Edouard Péricourt le sauve mais est défiguré par un éclat d’obus. C’est en raison de cette fourberie aristocrate que démarre leur incroyable relation. Vient ensuite l’arnaque monumentale aux monuments aux morts, dont la principale victime n’est autre que le père d’Edouard lui même, qui croit son fils mort sur le champ de bataille.

Cette fresque grandiloquente autour d’une famille d’aristocrates déchus nous est relatée par un narrateur omniscient qui prend volontiers la parole et se présente comme le témoin de cette épopée. Le ton employé est cynique, parfois humoristique, souvent touchant, l’auteur dépeint à merveille une ribambelle de personnages hauts en couleur, de la femme enceinte bafouée et prête à se venger d’un mari volage à l’homme d’affaire déchu, en passant par l’employé ministériel bien trop zélé… Avec toute cette galerie de portraits dont les inoubliables Péricourt et Maillard, les quelques 600 pages de ce roman sont avalées comme une gourmandise de Nöel. Comme j’en redemande et que je ne veux pas m’arrêter en si bon chemin, je vais prochainement lire Couleurs de l’incendie