Les enfants sont rois – Delphine De Vigan – Gallimard Audio – Mars 2021.

Paris, résidence luxueuse d’un quartier huppé. La petite Kimmy, six ans, disparait lors d’une partie de cache-cache entre voisins. Elle et son frère Sammy ne sont pas n’importe qui. Sous l’égide de leur maman, Mélanie Claux, ils sont les enfants stars d’une chaine YouTube, baptisée « Happy récré », dans laquelle ils prônent des produits envoyés par des marques, du fast-food aux vêtements en passant par les jouets que s’arrachent ensuite des milliers de followers. La célébrité a un prix, Mélanie Claux s’en rend compte en comprenant que son activité lucrative a pu susciter la jalousie ou la convoitise d’un déséquilibré, d’autant plus que son manque de précaution quant à la préservation de sa vie privée est flagrante : on déballe face à la caméra un colis laissant apparaitre le nom et l’adresse de la petite famille… L’affaire est prise en charge par la brigade criminelle dont fait partie Clara Roussel, une jeune procédurière atterrée par le monde qu’elle découvre en visionnant les vidéos réalisées par Mélanie Claux. Rapidement elle prend conscience que les enfants de la blogueuse sont tout sauf épanouis dans cette activité imposée : des heures passées devant une caméra, à parfaire des mimiques empruntées et à répéter des textes avilissants pour satisfaire leur public et leur donner envie de se procurer les produits marketing présentés. De l’enfant roi à une forme d’esclavagisme moderne, il n’y a qu’un pas, celui imposé par la dictature des réseaux sociaux.

Delphine de Vigan excelle dans sa façon de décortiquer les phénomènes de société, de nous confronter en finesse à la réalité: elle n’invente rien – on en est là de ce monde – et le constat est glaçant. Elle possède un art de passionner son lecteur : l’écriture est raffinée, les personnages méticuleusement développés et l’intrigue policière profondément documentée (le métier de procédurier est passé à la loupe). Le coup de maître est justement de ne pas donner à cette intrigue le dénouement sombre auquel on devrait s’attendre, le sujet est ailleurs et bien qu’il soit évident que derrière l’écran se cachent nombre de pervers, le roman prend une tournure bien plus judicieuse que celui du kidnapping par un déséquilibré. Le tout étant de nous faire comprendre à quel point notre société est exposée aux dérives des réseaux sociaux. Etre célèbre et gagner beaucoup d’argent, voici la raison de vivre de Mélanie Claux, et peu importe s’il lui faut sacrifier le bonheur de ses propres enfants. Comment cette jeune femme en est-elle arrivée là ?

Mélanie Claux est issue d’un milieu modeste, elle est peu encline aux études et déçue par son entrée dans la vie active, elle appartient à une génération biberonnée à la télé-réalité. Fan de la première heure de Loana qui est à la télé-réalité française ce que Madonna est à la musique pop, elle décide à l’âge adulte de tenter sa chance dans un jeu de télé-réalité puis persiste dans ce domaine en créant sa chaine Youtube. Elle est loin d’être stupide et profite d’un système dans lequel l’image est sacrée et compte plus que les sentiments ou tout autre valeur. A sa façon d’aimer l’argent et de tout faire pour parvenir à ses fins, on se rend bien compte qu’elle a parfaitement compris comment tirer partie de cette mine d’or que peut représenter les réseaux sociaux. Elle est conditionnée par ce milieu depuis sa plus tendre enfance et elle considère comme une véritable chance le fait que ses enfants appartiennent aussi à ce monde. En opposant son personnage à celui de Clara Roussel, la jeune procédurière, qui est à l’inverse issue d’un milieu contestataire, Delphine De Vigan montre à quel point Mélanie Claux est dans le déni, a perdu le sens complet des réalités. Indépendamment de la disparition de sa fille, le fait qu’elle soit si malheureuse lorsqu’elle est « déconnectée » révèle son désinvestissement de la vie réelle.

L’écoute de ce roman m’a passionnée du début à la fin, tant par le sujet dérangeant que par le style éloquent de l’auteure. La voix de Françoise Gillard s’adapte parfaitement aux réflexions des différents personnages, tantôt sceptique et réfléchie pour Clara, tantôt hautaine et assurée pour Mélanie Claux. Un livre choc, à mettre entre toutes les mains. Je sais d’expérience que les livres de Delphine De Vigan sont étudiés notamment dans les collèges, celui-ci ne devrait surtout pas déroger à la règle.